Chère famille

Ce matin, mes enfants m'ont emmené visiter un 'très joli endroit' m'ont ils dit, où je pourrais communiquer avec d'autres personnes 'comme moi'.

Avec qui je communiquait jusqu'à ce jour ?

Une dame au sourire carnassier, nous accueille et nous entraîne dans une danse farfelue dans des habits légers et provocants d'où s’échappaient, à chacun de ses pas, des effluves de rose de Mai, tout en vantant les mérites d'un établissement, à ce que j'ai compris, réservé à des personnes dans mon cas ?

Je ne comprenais pas bien dans quel cas je me trouvais, mais, dés notre arrivée au premier étage, ma gorge s'est serrée et j'ai instinctivement bloqué l'ascenseur avec ma canne, pour regagner la sortie !

La carnassière saisi illico ma manche sans ménagement en rapprochant ses yeux de corbeau sur mon front et en me susurrant à l'oreille :

Venez, mais venez donc, monsieur Jules, je vais vous présenter Mme truc avec qui, je suis certaine,vous vous entendrez à merveille.

Pas totalement idiot, j'ai bien compris qu'elle faisait dispersion afin que mon regard ignore les zombies qui traînaient sur des engins dignes d'un film de science fiction.

Tandis que nous avancions dans les couloirs à la vitesse de ma canne en bois d'olivier ; Canne que j'ai sculpté à la main lorsque j'avais 40 ans, et que Marguerite était encore à mes côtés, j'évitais de voir tous les vieux mourants que l'on s'acharnait à me présenter un à un.

Mon fils et ma fille, penauds, évitaient le regard bleu acier qui leur avait botté les fesses lorsque, petits, ils dépassaient les bornes. Marguerite me disait souvent, qu'elle avait craqué sur la couleur de mes yeux.

En cet instant, c'est plutôt leur tête que j’assénerai de coup avec ma canne.

Allez donc trimer toute une vie pour offrir la meilleure éducation à ses enfants, et voilà en retour, leur remerciements : Parquer leur vieux père dans un mouroir pour alimenter les groupes capitalistes aux quatre coins de paradis fiscaux.

Autant rejoindre Marguerite de suite.

Et ce n'est pas la visage ingrat et le menton barbu de Mme truc, que l'on me présente depuis de longues minutes, qui  me fera changer d'avis.

Qu'ils aillent tous au diable, je sais que je ne suis plus tout jeune du bas de mes 80 ans, mais je ne suis pas encore un vieillard comme les résidents de ce machin chose ;

Regardez donc celui là, qui tient à peine sur ses pieds en poussant une trottinette à manettes

Et l'autre là, qui perd son froc et qui bave sur son voisin.

Et cet incontinent qui réclame d'aller aux toilettes alors que sa couche dépasse de sa braguette ouverte.

Mes enfants ne me laisseront jamais là dedans, c'est pas possible, je n'y crois pas une seconde.

D'ailleurs, que feront ils de Marie, la petite voisine qui venait faire le ménage et mes repas ?

Ils vont quand même pas la mette au chôme-du ses petits saligauds que sont devenus mes progénitures ?

Je sais que j'ai une misérable pension d'ouvrier métallurgique, mais ce n'est certainement pas la petite Marie qui coûte bien cher.

Tout cela c'est la faute du docteur.

J'oublie son nom, mais pas sa face de tortue ; je l'ai entendu murmurer aux gamins que je perdais la boule

C'est lui le fou furieux, le criminel qui m'a tué, lorsque ce jour de printemps, j'ai décidé de rejoindre Marguerite à jamais.

Faudrait leur dire, oui, faudrait leur dire aux enfants que ce n'est pas de leur faute...c'est pour cela que j' écris cette lettre...Dites leur, vous qui la lisez en cet instant...
mais aussi,

je l'ai écrite, pour crier au peuple Humain que les vieux dépendants préfèrent recourir à l'euthanasie qu'à la perte de leur autonomie, de leur liberté physique...de leur liberté terrestre...de leur liberté tout court !

Jules, père de Thérèse et de Jean

 

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